Bref Retour sur la rentrée littéraire 2019, suite

D’accord, ils sont sortis entre fin août et octobre 2019, une éternité dans l’édition littéraire où l’on travaille de nombreux mois en amont (pour cause de Covid-19, certains romans prévus ce printemps sont d’ailleurs reportés à la rentrée prochaine, comme celui de Camille Laurens, voire à janvier 2021 !). Mais comme ce sont d’excellents livres, et qu’ils sont évidemment toujours disponibles, il n'est jamais trop tard pour en parler.


Éric Faye est l’un des auteurs les plus intéressants et talentueux aujourd’hui, à la fois comme romancier et nouvelliste. Il déploie, dans des histoires qui se déroulent le plus souvent en des contrées indéterminées, un univers envoûtant teinté de fantastique et de paranormal qui tranche dans la littérature française actuelle. L’an dernier, il a publié chez José Corti (éditeur chez qui il a débuté au début des années 90 et auquel il est toujours fidèle), un recueil de nouvelles, Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse, qui représente un magnifique condensé de son travail littéraire, par les situations mises en scène et le soin apporté au style : un homme en pyjama se retrouve, sans savoir comment, dans l’appartement d’une octogénaire ; une femme apparaît mystérieusement dans la glace de l’armoire d’une chambre d’enfant ; les humains perdent leur ombre les uns après les autres ; un homme reçoit un appel téléphonique d’un ami mort six mois auparavant, etc. L’auteur (par ailleurs spécialiste de Kadaré) se garde bien d’apporter des réponses rationnelles à ces échos d’une réalité parallèle, monde qui imprègne une grande partie de son œuvre. Du très grand art, car jamais le lecteur ne se sent frustré ou trompé.


En août dernier, Éric Faye a publié au Seuil un roman très étrange, La télégraphiste de Chopin. À Prague, en 1995, un journaliste télé est chargé de réaliser un reportage sur une femme devenue une star dans le milieu musical depuis qu’elle affirme écrire, sous la dictée du compositeur polonais mort un siècle et demi plus tôt, des compositions posthumes dont il est l’auteur. Elle affirme que c’est à 9 ans qu’elle a, pour la première fois, vu Chopin debout au pied de son lit. Mais le reporter reste sceptique, croit à une mystification ou à l’existence d’un nègre qui lui fournirait ces partitions, et engage un ancien indic devenu détective privé pour la prendre en filature. Tout au long du roman, le lecteur, intrigué, s’interroge sur son issue possible. Et il n’est pas déçu, entraîné dans un univers encore très méconnu, celui des neurosciences et, de manière générale, de tout ce qui touche au cerveau, autant de savoirs en devenir dont l'auteur lui entrouvre les portes.


Ils attendent sur le paquebot amarré au large d’Ellis Island, en cette année 1910. Donato, un comédien veuf, L’Énéide dans une main, et sa fille, Emilia, venus de Vicence. Dans ce moment suspendu, où ils ne sont pas encore totalement des émigrants, mais plus tout à fait les Italiens d’avant, ils sont immortalisés par Andrew, jeune photographe amateur, un « vrai américain ». Du moins par sa mère, descendante d’une fille arrivée à bord du mythique Mayflower, son père étant, lui, d’origine islandaise. Il veut tout savoir d’eux, mais eux sont pressés de débarquer, sans savoir ce qui les attend, sans rien connaître de l’après. Sur l’îlot, Emilia rencontre Esther, une Arménienne. Et elle est repérée par un musicien, un bohémien, Gabor, qui se met à jouer de son violon. Ces minutes ouvrent le roman de Jeanne Benameur, Ceux qui partent (Actes Sud), qui se concentre sur les quelques heures précédant le basculement dans une vie nouvelle. Une nuit faite d’insomnies et d’incertitudes pour les arrivants, avec des détours par la grande maison où vit Andrew. L’écriture s’insinue en chacun des personnages, racontant leur ressenti avec une infinie subtilité, attentive à leurs moindres gestes, à leurs élans du cœur et des sens qui traduisent leurs états d’âme. « Maintenant chacun est sur sa route. Toutes les couleurs sont là. (…) Les couleurs des vies. »


“Récit d’une rencontre” pourrait être le sous-titre de Mains d’herbes, histoire d’un jardin japonais (L’Esperluète). Celle de l’auteur, Benoît Reiss, qui a vécu plusieurs années au Japon, avec Madame Oda dont la maison longe un parc situé à Higashi-Rinkan, dans la banlieue sud de Tokyo, un parc pensé pour les habitants du quartier et non pour être admiré où le narrateur vient souvent en vélo avec sa fille. La vielle dame l’a remarqué filmant son jardin à travers le grillage, et entre eux est née une joyeuse complicité qui les conduit chez un ami à elle, Maître Sato. Ce très vieux photographe qui vit en ermite, rétif à toute reconnaissance publique, témoigne de son sincère intérêt pour la vie du Français tout en acceptant de raconter ce que représente pour lui la photographie. Porté par une écriture subtilement évocatrice, ce bref texte, ode à la nature et à la beauté, possède le charme troublant des épures japonaises. Une très belle découverte.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now